Interview de Lorenzo de Felici (Oblivion Song)

Interview de Lorenzo de Felici (Oblivion Song)

A l'occasion du lancement d'Oblivion Song (review disponible ici), Lorenzo de Felici était de passage sur Paris il y a quelques semaines. Après plusieurs années à bosser pour le marché européen, l'artiste italien fait ses débuts en grande pompe dans la bande dessinée US avec l'arrivée simultanée dans plusieurs pays de la nouvelle série événement de Robert Kirkman. Pendant une séance de dédicaces organisée par Central Comics et Delcourt, nous avons pu discuter de sa collaboration avec Monsieur Walking Dead et Invincible, de sa vision de l’Oblivion et de son personnage coup de cœur.

 

MDCU : Quand Robert Kirkman a lancé Walking Dead en 2003, vous étiez encore à l’école à Rome. Aujourd’hui, vous travaillez avec lui qui est dorénavant l’un des scénaristes les plus connus dans le milieu de la bande dessinée. Comment vous sentez-vous ?

Lorenzo de Felici : Tout est un peu surréaliste. Au début c’était difficile pour moi de réaliser ce qui se passait. Mais je dois dire qu’après un moment, j’ai découvert que travailler avec Robert est extrêmement facile, car c’est un gars vraiment gentil, très simple. Ce n’est pas une diva ou quelque chose comme ça, il est très terre-à-terre.  Il m’a vraiment mis dans un état d’esprit qui m’a permis de travailler de manière très détendue. Je dois dire qu’après le premier sentiment de surréalité, lorsqu’il m’a envoyé le mail où il me demandait si je voulais travailler avec lui, j’ai cru que c’était une blague, une farce de la part d’un de mes amis.

 

MDCU : Comment vous a-t-il découvert ?

L.F : Grâce à Cory Walker (co-créateur d’Invincible : NDLR), qui travaille avec lui dans le même bureau. Et Cory Walker n’arrêtait pas de montrer mon travail sur deviantArt. Après deux années pendant lesquelles Kirkman observait ce que je faisais, sans que je le sache, il m’a finalement demandé si je voulais faire Oblivion Song avec lui.

 

Ce qui est bien avec la science-fiction, c'est qu'elle nous permet de parler de plein de sujets à travers des métaphores. Le propos derrière l'histoire d'Oblivion Song est d'apprendre comment réagir à un traumatisme, comment le surpasser, comment s'en débarrasser, ou comment grandir avec, mais aussi apprendre comment l'humanité peut réagir à tout cela. - Lorenzo de Felici

 

MDCU : Avant de travailler sur ce projet, vous avez beaucoup travaillé pour le marché européen. Vous avez par exemple illustré Drakka ou Infinity 8. Quelle est la différence avec la bande dessinée américaine ?

L.F. : La différence est clairement le timing. Pour les Américains, c’est un boulot répétitif, vous devez faire beaucoup de choses, une vingtaine de pages à livrer tous les mois. Avec le marché européen, c’est différent puisque tu es plus libre et tu peux ajuster ton timing plus ou moins comme tu le souhaites. Il y a aussi des dates butoir, mais elles sont plus éloignées. Toutefois, j’ai découvert que la vraie différence se trouve au niveau des personnes avec lesquelles tu collabores, plus qu’au niveau du marché pour lequel tu travailles. Si tu travailles avec des gens cools, gentils, ton travail sera fait d’une manière alors que si tu côtoies des gens difficiles, ton travail ne pourra qu’être pire, peu importe la date butoir, qu’elle soit loin ou proche. C’est là la vraie différence.

 

MDCU : Avez-vous changé quelque chose comme votre approche du storytelling par exemple ?

L.F : En fait non, puisque j’ai toujours eu une approche à l’américaine parce que j’ai grandi avec les comics américains. Donc tout ça c’est en quelque sorte dans mon sang. Toutes les critiques de mes productions européennes disaient : "oh il a une approche des choses à l’américaine" . Donc au bout de moment, j’ai fini par atterrir là-bas, chez les Américains.

 

 

 

MDCU : Avec Oblivion Song, vous avez créé tout un nouvel univers. A quel point était-ce amusant ?

L.F : Très amusant. C’était très cool parce que Robert comptait vraiment sur moi pour faire ça. Puisque nous sommes co-créateurs, il m’a dit : "ok nous sommes co-créateurs donc tu dois y contribuer énormément". J’étais heureux de pouvoir faire ça, parce que j’aime beaucoup créer le design de créatures et autres. Donc quand il m’a décrit pour la première fois cette dimension de l’Oblivion, j’ai commencé à l’imaginer contaminé par ces choses fongiques et moisis. Et à partir de là, j’ai commencé le design des créatures en relation avec l’environnement dans lequel il se trouve, à travers une sorte de logique évolutionniste. Si tu commences avec l’environnement et après tu inventes les créatures, tu peux les adapter à ton environnement, c’est comme ça que la nature fonctionne. Nous, humains, nous sommes venus après la Terre. Nous avons dû nous adapter, nous développer en fonction de notre vie ici donc j’ai essayé de faire la même chose. C’était un moment très amusant.

 

MDCU : Avez-vous cherché de l’inspiration quelque part ?

L.F : J’ai énormément d’inspiration qui me provient d’autres artistes mais j’essaye vraiment de m’en détacher. Dès que je réalise que j’aime vraiment un artiste, j’essaie d’arrêter de regarder ce qu’il fait autant que possible parce que je ne veux pas trop puiser dans son travail. Mais par exemple, j’aime bien la façon qu’a Guy Davis de dessiner des monstres mais en même temps, j’essaie de ne pas trop en regarder.

 

Je suis très attaché [à Nathan] parce que j'adore sa façon de penser, sa façon de réfléchir à deux fois à tout parce qu'il n'est jamais sûr de rien, il doute toujours. - Lorenzo de Felici

 

MDCU : Nous devrions vous remercier puisqu’en France et dans d’autres pays d’Europe nous avons déjà tout le premier tome…

L.F : Je ne sais pas si vous devez me remercier. Je veux dire, indirectement peut-être oui parce que nous avons commencé très tôt ce projet car je n’étais pas habitué à ce timing très rapide. Donc Robert m’a aidé en écrivant beaucoup à l’avance pour que je puisse apprendre à adapter mon travail au calendrier. Et tout cela a fait que nous avons commencé à travailler un an avant le début de la parution américaine. Aujourd’hui je suis en train de dessiner le numéro 12 de la série, donc on a 12 mois d’avance. Quand ils ont réalisé qu’ils avaient le premier album qui attendait sur leur bureau, je pense qu’ils se sont dits : "ok, on pourrait peut-être essayer ce truc bizarre, faire en sorte que les 6 premiers numéros soient publiés en Europe avant de sortir aux Etats-Unis". Je ne sais pas si le deuxième tome paraîtra avec la même avance ou s’il faudra attendre que le numéro 12 paraisse aux US. Je pense que cela dépendra de la réaction du public.

 


A partir d'ici, l'interview évoque rapidement l'intrigue du tome 1 d'Oblivion Song donc les passages susceptibles de spoiler, même très légèrement, le récit ont été signalés.


 

MDCU : Dans ce tome, tout va très vite.

 
Attention Spoiler

Les révélations arrivent très vite, comme pour le twist de fin. Avez-vous fini l’installation de votre histoire ou continuerez-vous à ajouter de nouveaux éléments ?

L.F : Oh non, l’histoire avancera encore très rapidement. Ce n’est pas comme dans Walking Dead où tu installes un cadre et les personnages vivent dedans. Le statu quo changera constamment et c’est très passionnant pour moi mais c’est également beaucoup de travail puisque je dois concevoir de nouvelles choses pour quasiment chaque numéro.

 

 

MDCU :

 
Attention Spoiler

Au-delà de tout ce contexte de science-fiction, quel message essayez-vous de faire passer avec Robert à propos de notre rapport à la société ?

L.F : Je pense que ce qui est bien avec la science-fiction, c’est qu’elle nous permet de parler de plein de sujets à travers des métaphores. Le propos derrière l’histoire d’Oblivion Song est d’apprendre comment réagir à un traumatisme, comment le surpasser, comment s’en débarrasser, ou comment grandir avec, mais aussi apprendre comment l’humanité peut réagir à tout cela. Je ne pense pas que ce soit une leçon, mais plus une étude.

 

MDCU : Un conseil peut-être?

L.F :  Oui en quelque sorte. Je ne pense pas que Robert dise à un moment : "ce côté a raison et ce côté a tort, celui-là a bien agi et celui-ci a mal agi". Je pense qu’il cherche à faire parler tout le monde avec raison, le plus naturellement possible, de façon qu’on ne puisse pas choisir un camp. Tu as juste à observer et ensuite tu développes tes propres opinions en fonction de ce que tu vois.

 

Quand [Kirkman] m'a décrit pour la première fois cette dimension de l'Oblivion, j'ai commencé à l'imaginer contaminé par ces choses fongiques et moisis. Et à partir de là, j'ai commencé le design des créatures en relation avec l'environnement dans lequel il se trouve, à travers une sorte de logique évolutionniste. (...) c'est comme ça que la nature fonctionne. - Lorenzo de Felici

 

MDCU : Dans chaque camp, vous introduisez et développez des personnages intéressants comme Bridget, Duncan ou Maria. Quel est votre personnage favori ?

L.F : A part Nathan à qui je suis très attaché parce que j’adore sa façon de penser, sa façon de réfléchir à deux fois à tout parce qu’il n’est jamais sûr de rien, il doute toujours, mais je pense que le personnage que j’aime le plus est Bridget. J’aime vraiment Bridget, car elle est en couple avec Duncan, lui qui est sombre et renfrogné, il a été très blessé par son séjour dans l’Oblivion, et elle doit donc être son opposé, une véritable force de la vie mais elle ne sait pas comment gérer tout ça. Elle se foire d’un certain côté, elle ne sait pas toujours comment réagir à ce qui se passe, j’apprécie énormément son personnage.

 

MDCU : J’imagine que ce qui est le plus amusant à dessiner pour vous sont les monstres ?

L.F : En effet ça m’amuse beaucoup de les dessiner et en créer de nouveau, mais ce que je préfère dessiner c’est l’environnement et comment les gens interagissent avec celui de l’Oblivion. C’est très libérateur à dessiner.

 

MDCU : Dernière question : je ne pense pas me tromper en disant qu’en plus d’être un créateur vous êtes aussi un fan de comics. Qu’aimez-vous lire ?

L.F : En ce moment, je rattrape mon retard sur Walking Dead parce que je n’ai pas lu les 15 derniers numéros je crois. Donc j’essaie de rattraper tout ça et... (sa femme rigole à côté de lui, il nous explique qu'elle est une grande fan de Walking Dead et suit chaque numéro). Dernièrement, je ne suis pas de série régulière mais j’aime trouver des mini-séries ici et là, ou certains numéros spéciaux. J’ai récemment lu les Mickey Mouse de Tebo. Vous savez, c’est une série de grands livres sur Mickey Mouse écrits et dessinés par des artistes français qui sont merveilleux. Celui par Tebo est l’un de mes préférés. Et elle (sa femme : NDLR) m’a aussi fait découvrir un manga intitulé I Am a Hero qui est très bien, du moins les premiers numéros que j’ai lus en tout cas.

 

 

Un grand merci à Lorenzo de Felici pour le temps accordé, à Thierry Mornet et Delcourt ainsi qu'à Laurent et toute l'équipe de Central Comics.

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  • JeReMuse
    JeReMuse

    il y a 2 ans

    Interview sympa et intéressante :-)