"Il n'y a pas de censure en France"

La censure française des comics américains

"Il n'y a pas de censure en France"

Vous avez sûrement découvert la bande dessinée américaine grâce à Strange, Fantask, Marvel et autres petites revues pour jeunes. Certains d’entre vous avaient peut-être même noté que, parfois, même souvent, un visage était étrangement dessiné, qu’un homme mourrait d’un « coup de poing » dans la poitrine ou que les impacts ne faisaient pas de bruit. Si vous êtes dans ce cas, alors vous aviez remarqué des cas de censure. Utilisée pour préserver notre jeune esprit naïf, la censure est aussi une arme d’état utilisée à des fins idéologiques, politiques et économiques. On oublie souvent que, malgré que l’on soit sur la terre de la liberté d’expression, la France en a usé d’une manière très forte à l’encontre du média que nous chérissons, les comics, depuis la sortie de la guerre en 1949 à… découvrons ça ensemble.

Fantask #1, Le premier comics américain traduit en France

La loi de la Censure

La Seconde Guerre Mondiale touche à sa fin et le pays est en ruine. La France se remet du gouvernement de Vichy et appartient, grâce la Résistance et de Gaulle, au camp des vainqueurs. Elle doit se reformer et relancer ses industries, sa culture et sa consommation, mais les Etats-Unis sont là et veulent le marché européen. C’est dans ce contexte, où les comics américains s’immiscent dans les publications françaises, que la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence met en place une loi. Elle stipule que les publications destinées à la jeunesse ne pourront comporter « aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. ». Cette commission sera présidée par un conseiller d’état et des membres, tous nommés pour deux ans. Ils représenteront les six ministères, les enseignements public et privé, la magistrature, l’Assemblée, les mouvements de jeunesse et l’Union nationale des associations familiales. Il n’y a que six membres de la presse. Le travail de censure débute en mars 1950.

Un texte explicatif publié dans Strange pour expliquer les inconvénients et devoirs envers la loi du 16 juillet 1949

La loi sur laquelle se base cette commission de censure est datée du 16 juillet 1949 et trouve notamment ses racines dans la France collabo de Vichy. En plus de censurer les revues de presse, elle impose un quota d’auteurs français (25%), et de contenu rédactionnel par rapport au nombre de bandes dessinées dans le journal. C’est-à-dire, que pour 15 pages de bande dessinée, il devait y avoir 15 pages de recettes, de géographie, d’histoire etc. Le but de la Commission et de ses membres est simple. Elle a un droit de regard sur toutes les œuvres publiées et décide si la moralité des publications convient à un jeune public. Toutes les publications devaient faire l’objet d’un dépôt d’exemplaires au ministère de la Justice qui les transmettait à la Commission pour « contrôle ». Le second but de cette censure est aussi de faire barrage à la culture américaine, dans le but de préserver la culture française. Rappelons que nous sommes à ce moment-là dans un contexte de Guerre Froide. La culture américaine était vue comme une arme par les communistes, très nombreux en France, et influents. La loi du 16 juillet 1949 sera appliquée de manière abusive à cause de l’union de catholiques intégristes et de communistes antiaméricains. D'autant qu'elle divise la société, l'écrivaine Françoise Sagan disait aimer les comics, tandis que Jean-Paul Sartre les hait, citant même l'écrivain américain Gershon Legman et ses textes assassins sur les strips amércains. Des revues publient des textes aux sources scientifiques et sociologiques expliquant le mal que font les comics aux enfants. C’est ainsi que les comics de super-héros sont devenus les cibles principales de la Commission, appuyée par des auteurs, philosophes et psychologues. C’est la revue Fantask éditée par LUG qui lance en 1969 une nouvelle vague de comics en France, surtout de l'éditeur Marvel. Elle est arrêtée après 7 numéros et lance le dur combat pour faire vivre les Quatre Fantastiques, Spider-Man et Captain America dans notre pays. La Commission de censure est sévère et implacable : « Cette publication est extrêmement nocive en raison de sa science-fiction terrifiante, de ses combats traumatisants, de ses récits au climat angoissant et assortis de dessins aux couleurs violentes. L’ensemble de ces visions cauchemardesques est néfaste à la sensibilité juvénile », écrira Pierre Morelli, le secrétaire générale de la Commission. Ces mots clôtureront le dernier numéro de Fantask, afin que Lug explique aux lecteurs les raisons de l’arrêt du magazine.

Strange succédera à Fantask après son annulation, Strange #1

Lug : Mort pour les comics en France (1950-1989)

L’éditeur Lug tenait son siège à Lyon, ville nommée Lugdunum au temps des gallo-romains, donnant la contraction Lug. La maison édite pendant presque quarante ans des revues comme Kiwi, Blek, Mustang, Zembla, Strange, Spidey, Titans… dont les noms feront écho aux plus anciens d’entre nous. L'éditeur est créé par le commandant militaire de la région de Lyon pendant la résistance, Alban Vistel et Marcel Navarro, journaliste. La société commence par publier des BD italiennes de cowboys et aventuriers (Tex Willer le Ranger, Blec le Roc). Elle est la première maison d’édition française à répondre positivement à l’offre de Marvel sur conseil de Claude Vistel, la femme de Alban Vistel, après qu’elle a découvert les Quatre Fantastiques et Spider-man dans l’ouvrage « Les plus grands chefs d’œuvre de la BD ». La Maison des Idées désirant investir le marché européen à tout prix, elle aide beaucoup la société française en vendant les planches peu chères et proposant des jeux pour gagner des goodies. L’arrivée des super-héros relance les ventes de Lug en perte de vitesse depuis les années 60. Le dessin animé Spider-Man aidant beaucoup à la vente. Le premier magazine à dévoiler les aventures des super-héros américains est Fantask, qui met en scène le Surfeur d’Argent, les Quatre Fantastiques et L’Araignée. En parallèle deux autres revues sont créées : Strange et Marvel. Cette dernière rejoint Fantask au champ d’honneur après 13 numéros. Strange put continuer mais à un prix lourd face à la Commission et son idéologie antiaméricaine. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas la censure qui tuera Lug mais la baisse progressive des ventes qui conduira au rachat par Semic. Cela est dû au déclin des super-héros dans les comics Marvel durant le milieu des années 90.

Le mystérieux Marvel 14, dont la simple impression reste un mystère. Il est devenu le Saint-Graal et une légende des collectionneurs. Il n'en existerait aucune version.

La censure à l’acte

Il n’a pas fallu la venue des super-héros pour que la censure prenne des proportions absurdes. Dès la BD italienne, elle sévit en effaçant les pistolets des mains des cow-boys sur les tirages photos destinés à l’impression (bromures) à l’aide d’encres spéciales. Un atelier de retouche était même chargé de cette triste besogne, en plus de son travail de base qui était de dessiner des couvertures ou remplacer les textes originaux par les traductions françaises. Les interdits de la loi du 16 juillet 1949 conduisent à des censures hallucinantes. Dans la pratique, cela revenait à retirer la violence, les armes, la nudité, retoucher les physiques, les décors et même retirer des cases. Par exemple, une femme trop peu vêtue, des vêtements lui sont ajoutés, des onomatopées trop agressives accompagnant un coup de poing sont supprimées, tout comme les lignes de vitesse qui rendent un coup trop violent. Pire encore, les physiques des personnages seront modifiés, comme une créature trop effrayante à qui on dessine un visage plus sympathique, des griffes moins acérées et une couleur moins vive, ou des femmes trop pulpeuses "aplaties". Lorsque des onomatopées ou des cadavres sont effacés, il faut redessiner le décor derrière. La censure est si abusive que la composition des pages est retouchée, pour raccourcir une course-poursuite ou un combat par exemple. Il arrive cependant que ce charcutage soit dû au système de publication français qui ne colle pas à la version américaine. Ceci pousse les éditeurs à réduire les histoires pour qu'elles tiennent dans leurs pages.

Pendant des années, c’est un massacre d’œuvres de maîtres comme Jack Kirby, John Buscema ou Steve Ditko, au regret même de ceux qui doivent faire ce caviardage. Tous s’en veulent encore maintenant de ce travail honteux, comme Jean-Yves Mitton et Ciro Tota. Cette épée de Damoclès qu’est la Commission menace le travail de ces éditeurs qui veulent partager les aventures des comics, cela les conditionne jusqu’à les mener à l’autocensure. Cette pression invisible, les éditeurs se l’infligeront eux-mêmes au bout d’un moment, la Commission relâchant sa sévérité à partir des années 80. Parmi les héros très surveillés, la Chose et le Surfeur d’Argent sont particulièrement ciblés. Ce dernier est choisi pour l’édition en France par Claude Vistel qui s’attache à son air triste, il lui sera ajouté un slip, Marvel fera de même aux USA. Dans Spider-Man, c’est le Lézard, qui sera rendu moins effrayant, en lui raccourcissant la queue ou rétrécissant son museau et ses crocs. Les lecteurs seront fortement mécontents du traitement fait à leurs héros, l’écrivaine Françoise Mallet-Joris dira qu’elle « regrettait qu’on supprime ce genre de lecture à ses enfants ».

Un combat coupé, réduit à une page en version française à gauche

à gauche, avant censure, à droite, après censure

Deux versions d'une même scène après le passage de la censure

La censure est-elle morte ?

Atténuant son ombre au fil des années, il n’est pas difficile de constater que la censure des comics actuels est dérisoire voire absente quand on voit du Punisher, Walking Dead, etc. comparée à autrefois. Pourtant la loi du 16 juillet 1949 n’a pas été abolie et la Commission existe toujours. D’ailleurs, celle-ci agit encore, son dernier arrêté datant du 4 avril 2011, interdisant la vente aux mineurs d'une revue pour son « caractère pornographique, tant en ce qui concerne les textes que les photographies, ainsi que le danger que représente cette revue pour les mineurs qui pourraient l'acquérir ». En conséquence, il est interdit, « de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs ». Cependant, la Commission reste en statu quo, aucun arrêté n’ayant été fait depuis 6 ans. Elle n'a plus aucun pouvoir réel, ce qui ne l’empêche pas d’exister et donc de coûter de l’argent. Des fonctionnaires y travaillent toujours. Le problème étant qu’elle reste dans l’ombre, inactive et oubliée, ne menant à aucune issue sur son sort. Mais, le président du CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) et le président de la commission de classification des œuvres cinématographiques étant membres de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, on peut penser que dans un jour prochain, il y aura une fusion entre eux. Cela rendrait de nouveau active la Commission sur les publications papiers. D’autant que la censure œuvre toujours à la télévision et se réveille sur des œuvres papiers (celles qualifiées de revues antisémites, livres islamistes, etc.) que le ministère de l'intérieur avait fait interdire sans l'aide de la Commission. De plus, les actes d’autocensure sur n’importe quels médias restent réels, et la bande dessinée et le comics ne resteront peut-être pas longtemps libres de leurs excès dans la surenchère de violence ou la pornographie. Cependant, l’immense flux de publications de nouveaux titres (manga, comics, BD et graphic novel) est passé de 1137 en 2000 à 3923 en 2015, rendant quasiment impossible la censure puisqu’elle demanderait des moyens monstrueux pour traiter toutes les œuvres. La loi a également été modifiée depuis 2011, l’allégeant un peu et montrant un autre objectif de la surveillance. A présent les publications destinées à la jeunesse ne doivent présenter aucun contenu à « caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l'épanouissement physique, mental ou moral de l'enfance ou la jeunesse ». Il a été ajouté une phrase qui fait écho aux événements de ces dernières années puisque les publications « ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse ». Aussi les derniers cas de censure ou d’autocensure concernent principalement les sujets sur le 11 Septembre et l’Islam, pour les Etats-Unis principalement. Le comics The Authority de Mark Millar édité par Wildstorm en a énormément fait les frais de la part de l'éditeur, avec beaucoup de planches redessinées, ou de personnages et décors revus, comme Bush transformé en politicien lambda. Quelques planches se trouvent ci-dessous, où l’original est en noir et blanc. Il faut savoir qu’aux USA, la censure se fait par les éditeurs eux même, regrpupés sous le CCA (Comics Code Authority). Les éditeurs sont donc libres de se passer de la mention « Approved by the CCA », ce qu’avaient fait Marvel et DC lorsqu’ils avaient traité d’histoires de drogues, sans que cela n'impact leurs ventes. En France, ce sont des avertissements sous la forme du sceau "Pour Public Averti" qui a pris la place de la censure. De plus que les comics et BD visent désormais un public plus âgé et la société ne regarde plus la bande dessinée comme un danger pour la jeunesse, les jeux vidéo, la télévision et le cinéma ayant largement pris la place.

Conclusion

Malgré que la censure ait été acharnée sur les comics publiés en France pendant une trentaine d’années, c’est finalement le temps qui eut raison de la Commission. Malheureusement, la peur qu’elle a engendrée a fait persister les effets de la loi du 16 juillet 1949, créant une autocensure dévastatrice. Des œuvres incroyables marquants les grands événements de l’histoire des comics américains ont été découpées aux ciseaux et gommées à la gouache à contre cœur par les dessinateurs de Lug, Artima et d’autres maisons d’éditions française. On ne peut leur en vouloir, puisque à l’image de Claude Vistel, ils ont permis aux comics de s’installer sur notre territoire et de vivre jusqu’à maintenant. Cependant, la Commission existe toujours et il n’est pas exclue qu’elle puisse faire reparler d’elle un jour.

 

Sources :

https://www.youtube.com/watch?v=NldtYWBR_mg

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marvel_Comics#Publications_en_France

http://www.lemonde.fr/culture/visuel/2016/06/03/lug-quand-les-super-heros-affrontaient-la-censure-en-france_4933753_3246.html      

http://team-tch.ucoz.net/forum/54-3457-1

http://www.dailymars.net/marvel-14-les-super-heros-contre-la-censure-interview-du-co-realisateur-philippe-roure/

http://www.bdgest.com/forum/la-censure-et-les-comics-t11416.html

http://www.actuabd.com/La-Loi-du-16-juillet-1949-a-60-ans

http://www.justice.gouv.frl

https://fr.wikipedia.org/wiki/Commission_de_surveillance_et_de_contr%C3%B4le_des_publications_destin%C3%A9es_%C3%A0_l%27enfance_et_%C3%A0_l%27adolescence

http://www.inaglobal.fr/edition/article/la-bande-dessinee-en-france-abondance-de-titres-penurie-de-revenus-8225#intertitre-6

https://www.youtube.com/watch?v=IUgac2hyQD0

http://www.comicsplace.net/2012/08/11/la-censure-dans-the-authority