Interview de Leïla Leïz au TGS 2018

Interview de Leïla Leïz au TGS 2018

Dans le cadre de la nouvelle édition du Toulouse Game Show, cette année, côté comics, l’accent a été fièrement mis sur les éditeurs indépendants avec notamment Valiant ou Aftershock en tête de gondole du stand dédié aux comic books. L’occasion était donc idéale d’en savoir plus sur les artistes présents et sur leur(s) façon(s) de travailler en dehors de la sphère du big two. C’est donc à 10h30, quelques petites minutes après l’ouverture du salon, que nous avions rendez-vous en ce froid samedi du 2 décembre 2018 avec Leïla Leïz, une artiste pétillante aux mille facettes à laquelle on doit notamment la série Alters chez AfterShock Comics ainsi que des projets divers et variés mais ô combien intéressants à l’instar des Contes du Djinn, Hadj Moussa ou Théophilia Werner. Retour sur une rencontre comme on aimerait en avoir plus souvent…

 

"J’ai appris à rester humble et à respecter la vision du scénariste, tout en gardant ma propre personnalité et mon trait"
 

Vous avez commencé votre carrière au sein d’éditeurs européens comme Soleil ou Sergio Bonelli Editore avant de travailler maintenant chez AfterShock Comics. Comment avez-vous réussi à intégrer cet éditeur américain ?

Tout simplement par le biais d’Internet ! (rires). C’est Joe Pruett, le cofondateur d’Aftershock qui m’a contactée pour me proposer de travailler avec lui. J’étais plutôt intéressée par cette opportunité mais à l’époque je travaillais déjà pour Sergio Bonelli et au final, le projet de Joe est tombé à l’eau. Ceci étant, il m’avait indiqué qu’il me contacterait rapidement si une histoire dans sa maison d’édition collait avec mon style de dessin. C’est ce qui s'est passé quelques temps plus tard. En effet, je devais collaborer avec Warren Ellis… mais malheureusement ce dernier a eu quelques soucis de santé et le projet a été annulé !
Mais au final, c’est Paul Jenkis qui m’a contacté après avoir vu mon travail pour me proposer de bosser avec lui sur Alters.

C’est Paul qui vous a contactée directement ?

Oui, car en fait Aftershock Comics laisse les scénaristes choisir leurs dessinateurs, dans la mesure du possible. Je trouve que cette approche est vraiment géniale car ça permet une véritable émulation entre le scénariste et l’artiste. Et puis, je trouve que c’est plutôt sain comme démarche dans la mesure où les membres des équipes créatives ne se sentent pas obligés de travailler avec des personnes imposées par l’éditeur.

Vous avez donc travaillé pour des éditeurs différents en Europe et aux États-Unis. Quelle(s) expérience(s) en gardez-vous ?

En ce qui me concerne, j’ai appris trois méthodes de travail différentes de la part de trois différentes écoles. Ainsi, l’école française m’a permis d’être méthodique dans ma façon d’appréhender mon travail (faire beaucoup de recherches, peaufiner les décors…), l’école Italienne m’a appris à maîtriser le noir et blanc et, enfin, avec l’école américaine j’ai pu me lâcher dans mes dessins et ainsi devenir plus spontanée au travers de mes planches.

Vous avez travaillé il y a quelques temps pour la bande dessinée franco-belge avec Théophilia Werner qui a plutôt bien marché. Aujourd’hui, seriez-vous capable de revenir à nouveau du côté de la BD plus traditionnelle ?

Oui, sans problème ! Qui plus est, j’ai l’impression qu’avec des comic books comme Horde sur lequel je travaille actuellement, l’approche des Américains se rapproche de celle des Européens, notamment dans le format des comics. De plus, les éditeurs américains n’hésitent pas parfois à demander aux artistes de prendre leur temps afin de privilégier la qualité au travers de belles pages, de travailler sur des décors etc., exactement comme en Europe. Ça me remet un peu le pied à l’étrier et ça me ramène à mes toutes premières expériences. C’est quelque chose que j’apprécie beaucoup ! En fait, je suis vraiment contente d’être chez Aftershock car j’évolue dans un mélange de tout ce que j’ai appris auparavant.

Au final, comment vous définiriez votre propre trait ? Quand on va sur votre compte Instagram, on s’aperçoit qu’il y a pas mal d’érotisme dans vos œuvres…

Mon style n’est pas évident à définir car je suis un peu schizophrène ! (rires) Il y a un côté en moi qui aime le super-héros avec des traits affirmés et puis il y a un autre côté en moi qui aime travailler sur un versant plus érotique. Au final, je pense que j’ai un style semi-réaliste, mais ça dépend… Bon, en fait je ne sais pas définir mon style ! (rires)

"À l’époque, mes maîtres à penser c’était des hommes comme Marc Silvestri. En fait, je viens d’une école de mecs !"
 

En 2005, vous avez collaboré avec Farid Boudjellal sur Les Contes du Djinn, Hadj Moussa. Ici encore, j’imagine que l’approche artistique pour ce genre de livre est bien différente des comics et le la BD franco-belge…

En effet, l’approche n’est pas du tout la même. Et pour tout dire, je me suis sentie plutôt déstabilisée par cette expérience car Farid n’évoluait pas dans la même sphère artistique que moi.
À cette époque, moi je voulais faire essentiellement du comics aux États-Unis et lui, n’était pas du tout dans cet esprit-là. Du coup, quand je dessinais Moussa, le héros de son conte, il n’arrêtait pas de me dire que son personnage n’était pas américain et que je ne pouvais pas lui faire une mâchoire carrée etc. J’ai dû donc faire des recherches pour coller au mieux à ses attentes. J’ai appris à rester humble et à respecter la vision du scénariste. Ainsi, j’ai aussi compris que je devais faire au mieux pour retranscrire l’idée précise de l’auteur, mais tout en gardant ma propre personnalité et mon trait.
Avec Farid, on se voyait toutes les fins de semaine dans son atelier pour faire le point sur mes illustrations. Bien entendu, j’ai dû faire pas mal de corrections dans mes dessins en fonction de ses attentes, mais il y avait une véritable émulation entre nous : à chaque fois que je ressortais de son atelier, j’avais l’esprit qui fourmillait de mille nouvelles idées ! Pour ce qui est du travail avec un scénariste, je pense sincèrement que c’est l’expérience la plus marquante pour moi.

Vous allez être amenée à travailler sur d’autres illustrations de contes ?

J’aimerais bien ! J’ai eu quelques propositions en France pour illustrer d’autres contes pour un éditeur, mais je ne peux rien dire pour le moment ! (rires)

Ça me permet donc d’en venir à Alters, la série sur laquelle vous avez travaillé avec Paul Jenkins ! Ce comic book met en avant le personnage de Chalice, le premier super-héros transgenre. Artistiquement parlant, comment avez-vous travaillé sur ce personnage ?

À la base, il faut savoir que les costumes des personnages principaux (les Alters) ont été créés par Paul Jenkins et Brian Stelfreeze ; je n’ai donc fait que retravailler les croquis. Ensuite, j’ai eu l’aide de la coloriste Tamra Bonvillain (Doom Patrol, Captain Marvel, Moon Girl and Devil Dinosaur…) qui m’a donné des conseils pour retravailler certaines choses (la jupe n’étais pas une bonne idée, par exemple). En fait, le plus dur dans l’illustration du personnage c’était de faire en sorte que le lecteur reconnaisse les traits de Charlie Young dans ceux de Chalice. Je me suis donc servi de YouTube ! J’ai regardé de nombreuses vidéos de youtubers et de bloggers transgenres afin d’y découvrir plein de choses, notamment en ce qui concerne le maquillage et le contouring. C’est à partir de là que j’ai pu véritablement travailler sur le personnage afin de le féminiser tout en lui laissant quelques traits masculins.

Le sujet LBGT n’est pas évident à aborder car il reste nouveau aux yeux du grand public. J’imagine que vous avez dû marcher sur des œufs…

Au départ non ! Je dois avouer que j’ai été un peu naïve ; je me suis dit que c’était cool de travailler sur ce sujet car le lectorat avait besoin d’histoires originales comme celle-là. Lorsque le premier tome est sorti, j’étais déjà en train de travailler sur le second et  il y a eu quelques retours un peu acerbes qui ont un peu refroidi ma vision "fun" du projet. Je me suis aperçu que c’était un sujet très politique, au final.
Malgré des premiers retours très positifs et enthousiastes autour de la série, bien vite il y a eu un petit groupe de transgenders qui n’ont pas aimé ce comic book et qui l’ont fait savoir. Malheureusement, quelques personnes importantes et représentatives de la communauté transgenre se sont associées à ce groupe…

Paul Jenkis et vous, avez été obligés de rectifier le tir sur les tomes suivants, alors ?

Oui un peu, car suite à certains de ces retours plutôt négatifs, Paul a dû contacter d’autres transgenres (il en avait déjà rencontré avant la mise en chantier d’Alters) afin de récolter encore plus d’informations pour ses recherches scénaristiques…

"Je suis vraiment contente d’être chez Aftershock car j’évolue dans un mélange de tout ce que j’ai appris auparavant"
 

En ce moment, c’est le premier anniversaire du mouvement #MeToo. En tant que femme, avez-vous ressenti que l’industrie du comics avait changé son fusil d’épaule en ce qui concerne le féminisme ?

(Elle réfléchit longuement) En ce qui me concerne, je dois avouer que je n’ai pas trop suivi l’actualité liée à ce mouvement. La première fois que je suis allée aux États-Unis pour présenter mon portfolio chez un éditeur, j’avais seulement 18 ans. À cette époque-là, je pensais naïvement que ça allait être génial de rencontrer d’autres femmes artistes, mais je me suis vite aperçu que j’étais la seule fille au milieu d’hommes à attendre mon tour pour présenter mes dessins. J’ai donc mis les pieds dans cette industrie lorsque les femmes étaient sous-représentées dans les équipes créatives et je me suis mise aux comics à une période où les héroïnes étaient très sexy et plutôt dénudées. À l’époque, mes maîtres à penser c’était des hommes comme Marc Silvestri (Witchblade, The Darkness, Cyberforce…) et bien d’autres. En fait, je viens d’une école de mecs ! (rires)

Du coup, vous avez été "formatée" (avec des GROS guillemets) pour dessiner à la façon d’un mec…

Oui, c’est ça ! (rires) Personnellement, les dessins de femmes sexy dans les comics ne m’ont jamais véritablement choqués car je n’y ai réellement jamais vu une atteinte contre la Femme. Par contre, je dois avouer qu’il m’est arrivé d’avoir des commentaire très machistes de la part de certaines personnes bien implantées dans l’industrie du comics – dont je ne citerai pas les noms. Et c’est plus ce genre de comportements-là qui me choquent plutôt que les dessins sexy dans les comic books.

Il y a deux ans de ça, nous avions fait une interview de Mark Waid ici, au TGS. Mark disait qu’il luttait de toutes ses forces contre ce genre de comportements machistes et plus généralement contre le harcèlement. En tant qu’artiste, est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’être prise à partie par des "fans" bas du front ?

Oh que oui ! Mais j’ai tellement eu d’attaques que je suis rôdée, maintenant ! J’en suis presque anesthésiée ! (rires) Malheureusement, avec les réseaux sociaux on s’expose à ce genre de choses. Mais d’un autre côté, les réseaux sociaux ne sont pas si mauvais que ça car ils permettent de mettre en avant ce genre de problèmes. En effet, à l’époque, la victime de harcèlement sexiste n’avait pas beaucoup de possibilité d’en parler, si bien que ça restait un sujet dont on ne parlait quasiment jamais. En ce qui me concerne, quand j’étais plus jeune, un éditeur m’a fait des remarques déplacées sur mon décolleté – qui n’en était pas un – lorsque je suis venue lui présenter mon portfolio ! C’était très choquant ! Maintenant, avec les réseaux sociaux la parole est plus libre…
Je tiens à rajouter que quand je suis allée chez Top Cow pour présenter mon travail à Marc Silvestri (déjà réputé pour ses dessins sexy), il a été très cool et très professionnel avec moi ! Il m’a donné plein de conseils, il m’a demandé de lui envoyer d’autres de mes dessins et il s'est montré très respectueux de mon portfolio. Marc a été génial et je garde un excellent souvenir de cette rencontre !

Quels sont vos projets pour 2019 ?

Je serai toujours chez Aftershock. Je travaille actuellement avec Marguerite Bennett (Animosity, Bombshells…) sur un comic book intitulé Horde (avec un format BD européen) et puis j’ai encore quelques petits trucs sur le feu, mais je ne peux pas encore en parler, c’est trop tôt ! (rires) En règle générale, je ne travaille pas sur plusieurs projets à la fois car j’aime me concentrer sur ce que je fais. Il m’est donc parfois arrivé de refuser de bosser pour plusieurs grands éditeurs américains car j’étais déjà engagée ailleurs. Je ne sais pas si c’est une bonne chose en fin de compte… mais c’est ma manière de fonctionner ! (rires)
 

Un grand merci à Amélie ainsi qu'à toute l'équipe du TGS 2018

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