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De Platon à Millar sort du mag

[Mag] Faut-il tuer un super-vilain ?

De Platon à Millar sort du mag

Après une publication dans MDCU le magazine (toujours disponible ici), la rubrique de Platon à Millar arrive sur le site.

Faut-il tuer un super-vilain ? par Khésistos



Depuis 1940, la plupart des super-héros ont pour principe de ne pas tuer, autant que faire se peut. Chez DC on a élevé cette devise au plus haut-niveau avec un refus total du meurtre de super-vilain, tandis que chez Marvel, on se contente de rappeler ce principe de temps à autre sans pour autant l'appliquer. Pourtant, avec tous les meurtres que commettent les super-vilains, s'élevant parfois au millier de victimes, on est en droit de se demander s'il n'eût pas mieux valu de mettre fin à la vie de ces assassins plutôt que de persévérer dans le symbolisme. Ce sont ces deux points de vue, que nous allons tenter d'explorer.



C'est par principe que le super-héros ne tue pas. Ce choix, il le fait par conviction. Ça peut être pour un idéal de non violence, une volonté de montrer l'exemple ou par peur de franchir une certaine limite. Cette idée de représentation est la plus généralisée chez ces demi-dieux. On dit souvent que l'on prend exemple sur ceux que l'on estime, comme nos parents, nos aînés, nos supérieurs hiérarchiques, et bien sûr nos héros. Ces derniers cherchent à s'ériger en symbole pour la population et ainsi, améliorer le monde. Dans le film Batman Begins, on nous présente une belle analyse de cette idée à travers Ras Al Ghul qui dit: "Si vous dépassez votre condition d'être humain... Si vous vous consacrez entièrement à un idéal et si vous êtes insaisissable, là seulement vous serez devenu autre chose... une légende monsieur Wayne". On comprend alors que le super-héros doit être au-dessus des autres s'il veut être admiré pour ensuite inspirer. S'il refuse de tuer, il espère que les citoyens en feront de même. C'est une constante chez les super-héros qui ont une vision idéaliste des choses qui veulent faire régner la justice. Pour les mêmes raisons, si un super-héros met fin à la vie de ses ennemis, ses admirateurs pourraient très bien en faire de même. Prenons comme exemple un super-héros lambda. Il est admiré de tous, et le fait qu'il exécute les vilains permet de diminuer la criminalité. Ce n'est pas aussi simple dans la réalité mais on se limite à cette hypothèse pour cette image. De ce fait, si Captain Lambda est aussi adulé, il sera imité. De la même manière que lui, ses fans tueront leurs ennemis et exécuteront ceux qu'il estiment être des "méchants". Cette idée d'admiration que je mets en avant, on peut la voir à la fois dans les comics Marvel et DC, sur tous les petits personnages qui ont des t-shirts à l'effigie de leurs super-héros préférés.



Au contraire, un super-héros qui élimine définitivement ses ennemis n'aura plus aucune limite. Il tuera d'abord les criminels les plus dangereux, pourquoi pas un Dr Fatalis ou un Lex Luthor, puis s'attaquera aux super-vilains de seconde zone comme Shocker. Ensuite viendra le gangster type Rupert Thorne, suivra le misérable dealer, le petit voyou, le citoyen qui grille un feu... Jusqu'à ce que le justicier ne différencie plus le crime de l'infraction. C'est ce que dit Batman à Red Hood dans Under the Hood. Il lui explique qu'il aimerait réduire à néant son pire ennemi, le Joker, qu'il souhaite de tout coeur enfreindre son principe de ne pas tuer au moins une fois. Mais il sait qu'il n'en reviendra pas. Une fois qu'il aura pris la vie de ce super-vilain, il en fera de même avec les suivants. Cette violence dont sont capables les demi-dieux, est aussi très bien démontrée dans Superman: What's So Funny About Truth, Justice & the American Way, ou même dans son adaptation en film d'animation: Superman V.S the Elite. Pour montrer à la population à quel point ce genre de méthodes est dangereux, il fait croire à la population, qui soutient les meurtres commis par the Elite, que lui aussi succombe à cette façon de procéder. On voit alors un Superman terrifiant, avec un visage déformé par la rage et la haine que plus rien ne semble pouvoir arrêter. C'est d'ailleurs cette éventualité qui a entrainé la création du projet C.A.D.M.U.S. dans l'univers DC Comics. Le gouvernement a en effet peur que les héros décident de le renverser pour prendre le contrôle de la planète et installer un régime ultra-totalitaire. Les mauvaises langues parleront de lutte de pouvoirs entre dominants, c'est-à-dire entre le gouvernement et les super-héros, sauf que ce n'est pas le sujet pour cette fois. Dans le dessin-animé Justice League, cette prise de pouvoir fait suite à l'assassinat de Lex Luthor par Superman. A partir de cet évènement, la ligue des justiciers décide de prendre la totalité des pouvoirs et surveille l'ensemble des États-Unis.



A noter que What's So Funny About Truth, Justice & the American Way mentionné précédemment a été écrit en opposition à la série The Authority. Celle-ci, pas forcément connue de tous les lecteurs de comics, met en scène une équipe de super-héros du même nom qui parodie la JLA sauf qu'elle est plus perverse, plus violente et qu'elle s'est imposée au gouvernement. Chez eux, le meurtre ne relève pas du choix mais du bon sens, voire de l'évidence. Au premier abord, les voir donner des claques à ceux qui nous dirigent est une belle idée puisqu'ils les empêchent de participer à des guerres, de prendre des décisions en secret du peuple, de détruire la planète, et bien d'autres choses discutables que font nos gouvernements. Pourtant, il y a un élément non négligeable qui ressort. Quelle est leur légitimité ? A aucun moment la population ne les a élus, choisis ou leur a demandé de gouverner. Il est vrai que le système démocratique du modèle occidental est loin de celui qui a été inventé par les athéniens, permettant à une plus grande majorité de participer aux affaires de la cité. Il reste cependant qu'à chaque fois que le peuple vote, il montre une certaine acceptation du système en place, que ce soit par assentiment ou par dépit. Mais qu'en est-il quand ce sont des Dieux aux pouvoirs effrayants qui peuvent tous nous anéantir si on refuse de se soumettre ?



Ces surhommes qui se permettent de tuer comme le fait l'Etat à travers ses guerres, n'ont aucune légitimité. D'autant que l'Etat a mis en place des Institutions qui permettent de l'obliger à respecter les différentes règles qu'il s'est imposé. C'est ce qui le différencie du tyran qui ne respecte pas ses propres lois. Tandis que le super-héros, non seulement les enfreint, mais en plus, certains sont si puissants que personne ne peut les arrêter. Il serait alors impossible de les empêcher d'aller trop loin dans leur croisade contre le crime.


Il semble donc tout à fait logique que les super-héros ne tuent pas dans un but de présenter un idéal où l'homicide a disparu de l'actualité. Une société où le meurtre est aboli ne peut que faire rêver. Malgré tout, certains super-héros tuent, ou tout simplement ne se posent pas de questions sur le sujet.



D'abord, il y a ceux qui assassinent pour la vengeance, qui règlent des comptes personnels ou qui veulent assouvir leur rancune en exécutant d'autres criminels. Un type tue un de vos proches, vous en faites de même. Or la société n'accepte pas le principe de vendetta dans le but de garder la paix sociale parmi ses citoyens. Elle privilégie la justice à la vengeance, en imposant une autorité chargée d'appliquer la loi. En restant pragmatique, on peut être d'accord avec cette vision des choses. Sauf que l'autorité judiciaire est-elle la mieux placée pour comprendre la douleur des proches de la victime ? On nous parle d'impartialité, mais n'est-ce pas aux victimes de décider de la sentence à appliquer ? Et combien de personnes ont été jugées innocentes ou ont échappé à la sentence à cause de vices de procédure, alors qu'elles sont coupables ? Exécuter les meurtriers semble alors tout à fait concevable. C'est un point de vue que semble avoir adopté quelques "super-héros" comme par exemple le Punisher. Celui-ci est rejeté par une grande partie de la communauté super-héroïque marvelienne parce qu'il tue sans sommation, peu importe les supplications de sa victime. Pendant Civil War, Punisher prend le parti de ceux qui refusent la loi et rejoint ainsi le camp de Captain America. Les rebelles l'acceptent exceptionnellement jusqu'à ce qu'un problème se pose: des criminels choisissent de les rejoindre. A peine Captain America les a-t-il acceptés parmi les rebelles que Punisher leur tire dessus. Les autres lui demandent alors de s'en aller. C'est un super-héros à part, qui exécute ses ennemis parce qu'il ne croit pas au système en place, ni à la justice trop laxiste qui se refuse de mettre fin à la vie des criminels. Plus qu'assouvir une vengeance, il tue par choix.


Il y a d'autres raisons qui peuvent justifier l'exécution des criminels. Dans les comics, les super-vilains comme les criminels sont amenés à reproduire leurs crimes, et bien souvent en pire. Laissons de côté le fait que ce soit un choix des éditeurs et des scénaristes que d'utiliser les mêmes personnages depuis des dizaines d'années. On a alors les super-criminels qui échappent à la peine de prison par soucis de procédure, ceux qui ne se font pas prendre, ceux qui ont de très bons avocats, et ceux qui s'évadent. L'asile d'Arkham est une vraie passoire. Ses internés, à peine sortis, font de nouvelles victimes, parfois même par milliers. Les super-héros ne devraient-ils pas les arrêter définitivement en mettant fin à leur vie ?



Une question relevée par un de mes amis s'est trouvée particulièrement intéressante. Un super-héros qui laisse en vie un super-vilain a peut-être la responsabilité de ses prochaines victimes. Ca signifie alors que, peu importe le principe revendiqué par le super-héros, il tue indirectement par son inaction. De même que l'on peut penser que le super-héros qui refuse d'avoir du sang sur les mains a peut-être en fait peur de sacrifier sa morale, terrifié par la culpabilité qui pourrait le poursuivre. Pourtant, s'il choisit de sacrifier sa vie, il pourrait aussi sacrifier sa conscience. C'est le cas d' une équipe de mutants, X-force, qui tue ses ennemis pour éviter qu'ils ne s'attaquent à d'autres membres de leur communauté.


Ses actions, bien que critiquées et risquées sont faites pour le bien des autres. Enfin, s'obstiner à ne pas tuer peut être vu comme un acte d'égoïsme et d'orgueil. En ne volant pas la vie de ses ennemis, on risque la vie des autres uniquement pour s'enorgueillir d'une supériorité morale que l'on veut absolument garder. En élargissant le sujet, il y a Rorschach dans Watchmen qui veut révéler la vérité sur un vaste complot pouvant entraîner une troisième guerre mondiale. Ce choix, il le fait parce qu'il tient à la vérité. Cet acte peut être alors perçu comme de l'égoïsme. Le Docteur Manhattan, considéré comme étant dénué d'émotions et qui n'agit qu'en fonction de la logique, met fin à la vie de son collègue non sans hésitation. Il le fait pour le bien du monde.



Au final, les arguments des deux camps sont pertinents. Le choix dépend du point de vue et de la position que l'on a face au crime et au système en place. Si on veut améliorer les choses, représenter un idéal pour les autres, ne pas tuer est une bonne chose. Si on ne croit pas aux institutions, que l'on estime que la justice est laxiste ou corrompue, ou encore, que les victimes méritent d'être vengées, alors le meurtre de criminels apparaît comme une nécessité. Pour en revenir au duel DC-Marvel, je crois que la différence dans la façon d'aborder cette question est en cohérence avec les deux univers. Chez DC, les super-héros sont sacralisés et adulés. Ils sont réellement des exemples pour la population et leurs pouvoirs leur permettent de ne pas tuer leurs ennemis. Chez Marvel, les super-héros sont plus contestés. Certains sont des exemples, d'autres pointés du doigt, voire pourchassés. Je pense aux X-men, et au Hulk par exemple. Les premiers sont victimes de politiques anti-mutantes, le second est vu comme un monstre. Aussi, les lecteurs aiment ces super-héros parce qu'ils se sentent plus proches d'eux car ils sont plus humains. Chez Marvel, on accepte les faiblesses morales, on ne leur demande pas d'être des sur-hommes moralisateurs.



Cette opposition, on le retrouve dans JLA V.S Avengers. Quand les Vengeurs visitent le monde de DC Comics, ils sont persuadés que la Ligue des Justiciers profite de ses pouvoirs pour se faire passer pour des Dieux, tandis que les super-héros de la Distingué Concurrence visitent le monde de Marvel et y voient un désastre dans lequel les super-héros refusent d'utiliser leurs pouvoirs pour faire le bien. On a bien cette distinction entre demi-dieu et homme aux super-pouvoirs. J'abandonne la neutralité que j'ai tenté de garder pour les quelques lignes restantes. A mon humble avis, les super-héros ne devraient pas tuer. Ne pas mettre fin à la vie de ses ennemis, en plus d'être un exemple, est une démonstration de force. Ils choisissent la voie la plus difficile pour réellement changer les choses. Et d'un point de vue encore plus personnel, je ne peux admettre que des vengeurs masqués qui n'ont aucune légitimité puissent ainsi mettre fin à la vie de gens sans aucune autre restriction que leur bon vouloir. C'est un danger pour nos libertés que de les laisser tuer leurs ennemis. Le professeur Mireille Delmas-Marty dit que le crime et la délinquance sont inhérents à toute société de droit. Refuser cette réalité, c'est mettre en place un État totalitaire avec une surveillance totale des citoyens, à l'image de 1984 de George Orwell.